Paolino n’est plus parmi nous. Une année après, je tiens à saluer son souvenir. Et lui rendre un dernier hommage en soulignant de quelques traits notre compagnonnage de deux décennies à Saint-Gervais Genève. Ensemble, chacun à sa façon, nous avons tissé des complicités et cultivé un état d’esprit dont je peux souligner ici quelques valeurs-repères simples. Car elles nous ont animés dans notre manière d’être au quotidien. Comme elles ont permis de faire face aux si nombreux aléas qui ont bousculé l’histoire de cette institution. Côte à côte, nous avons cheminé dans ce haut lieu de la vie culturelle, heureusement alternative, de notre cité, Paolino, comme technicien et préparateur, rattaché au secteur photographie et illustration dont j’ai la charge en tant que responsable, membre de la direction artistique, avant que je ne quitte ce lieu à la dérive pour des engagements plus hospitaliers comme responsable des affaires culturelles des HUG. Par ailleurs, Paolino a présidé la commission du personnel. Infatigable, il s’est engagé dans toutes les luttes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Maison, alors que j’ai été conseiller municipal et député pendant 24 ans. Avec quelques autres, notre équipe a formé un pôle détonnant, complice, prêt à tout s'il le faut, en toute discrétion parfois, prenant parti publiquement d'autrefois, au gré des circonstances, tant nos horizons et nos engagements ont largement convergé même s'ils ont été différents. Que de rapports de force n’avons-nous pas engagés pour que cette institution reste un espace ouvert à la variété des expérimentations sociales, artistiques et culturelles, puisant son énergie dans une large diversité, quitte à ce qu'il soit traversé par nombre de conflits – reflets de ceux qui ont malheureusement déchiré la gauche genevoise et le monde de la culture – quitte à se confronter à quelques collègues plus enclins à se servir qu'à servir la cause d’un service public, timorés, souvent bornés, face à un conseil de fondation à l'indigence crasse et des magistrats verts qui ont sévi à la fin du siècle dernier, et dont on constate, aujourd’hui encore, combien ils ont sinistré le développement des arts et de la culture à Genève pendant de longues années.


Comment le dire pour que ce soit compris à sa juste mesure, sans regret ni ressassement amer, avec cette joyeuse fierté d’avoir été ainsi ensemble et d’avoir traversé toutes ces années ? Paolino, c’est d’abord une fidélité à toute épreuve envers les personnes qui comptent à ses yeux, et à quelques causes fondamentales, déterminantes, résolument progressistes. C’est donc une humanité contagieuse, exemplaire, une disponibilité forte de ces partis-pris instinctifs qui l’on toujours fait choisir son camp et ce qu’il y a à faire au bon moment, avec cette justesse inouïe de ceux qui luttent vraiment en solidaire, avec toute leur intelligence et leur sensibilité, si aptes à la débrouille. Systématiquement, il se tient et se retrouve du côté des gens de peu comme de ceux qui s’essayent à être eux-mêmes en empruntant la voie des expériences artistiques, culturelles, voire sociales, donc le camp des alternatifs, des dissidents, des sans-paroles et des recalés, lui qui est arrivé à Genève et par conséquent à Saint-Gervais sans papier.


Paolino sait d'où il vient. Où il veut aller. Et comment s’y prendre pour y parvenir. Avec cette redoutable cohérence interne. Car jamais il ne l’oublie. Il est habité par un sens de la justice intégrant parfaitement l’idée de commune humanité portant, par-là, une attention et la reconnaissance d’une égalité de principe à tous les êtres humains. Pas de longs discours. Juste un coup d’œil. Et la situation est saisie, car il devine assurément de quoi il en relève. Et comment se positionner, comment faire pour ne pas se compromettre ni laisser les éléments indésirables s’emballer dans leur propre logique néfaste. Paolino, c’est une de ses grandes personnes, si rares, si attachantes et généreuses de par cette humble fidélité à quelques valeurs simples, authentiques, forgées par des années de luttes. Un tout doué de cette patience révolutionnaire qui, à partir de sa position, s’attache à trouver des solutions toujours possibles, les plus humaines possibles. D’intuition, il fait le juste choix et sait parfaitement avec qui être solidaire, et puis, ce sera désormais sans compter ! D’où cette attention constante portée aux autres, à ces nombreux confinés à la marge, qui se manifeste par une sorte d’abnégation, mais la tête haute, forte du respect qui est dû à ceux qui sont marginalisés, malgré eux. D’où une fermeté, un courage, une ténacité. Qui ne se laissent pas enfermer dans aucune case bien longtemps. Paolino est donc une de ces belles consciences politiques et syndicales, digne continuatrice de celles qui ont fait du quartier de St-Gervais un haut lieu de résistance populaire et démocratique, un réfractaire à tout ordre établi dès lors que celui-ci ne veut plus répondre à des exigences humaines premières, avec cette malice qui invente et renouvelle des relations concrètes et reflètent quelques valeurs quitte à venir se heurter de front à d’autres travers dominants. Paolino, c’était ce sentiment d’appartenir à une communauté solidaire sans frontières avec cette volonté de faire face à ceux qui courent après d’autres valeurs particulières. C’est un adepte de ces zones d’autonomies temporaires où il fait bon vivre. Ce qui n’est pas toujours simple à gérer, mais a conféré une saveur inoubliable à notre belle aventure professionnelle.


Saint-Gervais Genève a été une institution où les rapports de pouvoir ont été mis à vif. Là, ils s’expriment avec toute leur violence, jusqu’à la caricature, dans les relations entre les individus souvent porteurs de projets contradictoires. C’est une institution inégalitaire, frileuse devant des projets culturels authentiquement alternatifs, populaires, démocratiques et novateurs, confinés dans ces territoires et ces distinctions discriminantes face à une culture de projets en lien étroit avec une culture qui interpelle – que ce soit par domaines (les luttes des femmes, de l’antipsychiatrie, des arts, etc., ou de provenance – espagnols, italiens, sud-américains, proche-orientaux, etc. Savoir gérer ces rapports de force, ces luttes continues, sans haine ni mépris, avec cette dignité des combattants, pour maintenir ces espaces ouverts à la découverte, à l’épanouissement. Devant répondre à un conseil de fondation servile piloté par des magistrats verts dont nous avons dit par ailleurs tout le bien possible, et quelques collègues, friands de concurrences picholines, retranchés dans leur pré carré, plus préoccupés de ce qui allait les servir et assurer leur propre pouvoir ou leurs petites et dernières distinctions. Paolino, c’est donc la considération portée à chacun, l’égalité de traitement, une justice, la volonté fraternelle de promouvoir un accès démocratique aux arts et à la culture, qui passe par une défense syndicale intransigeante, sans concession, et le détournement de moyens à des fins humaines et politiques, des espaces d’autonomies dont il pousse au plus loin les frontières.


Paolino est d’une empathie naturelle, jusqu’au moment où il sait à qui il a à faire, quelle est la vraie intention de son interlocuteur. Il garde sa maîtrise de soi, malgré la révolte qui gronde en lui et se manifeste par une soudaine blancheur du visage, les traits contenus, les mains croisées ou dans les poches, pour se préserver et ne pas exploser de colère. C’est aussi cette joyeuse clandestinité des bons tours au profit de la bonne cause qu’il sait fomenter, le sourire entendu au coin de ses lèvres muettes. Ces habitudes hispaniques tiennent à ce savoir-faire républicain, la violence en moins, la malice et un savoir-faire exercé en plus regardant un horizon de promesses à tenir, de bonnes résolutions à réaliser. Je me rappelle nos longues discussions tant il tenait à connaître les tenants et les aboutissements de la vie politique genevoise, avec ces dissensions, voire les divisions de sa gauche. Elles nous ont affaiblis, tout un chacun. Elles nous ont affectés jusqu’à la rage parfois devant tant d’impuissances, sciant les branches qui nous permettent de prendre et de garder nos élans. Confiants, sans rien trahir de nos engagements réciproques, nous nous sommes largement informés de ce que nous faisons, lui au niveau syndical, moi du côté des luttes culturelles, politiques ou institutionnelles.


La distanciation prise par notre séparation et le temps qui passe affine les souvenirs. Ils les rendent plus clairs encore et nous confirment dans ce bonheur d’avoir été comme nous l’avons été, fiers des causes défendues, sachant que si nous devions recommencer, eh bien, j’en suis sûr, nous repartirions sans changer grand-chose, de là où nous en sommes maintenant. Quand une institution perd son âme portée ses piliers militants, elle perd sens, saveurs et significations.

Elle s’effondre sur elle-même.

Et vient à se dissoudre dans l’indifférence.

La vie s’en échappe. Elle va voir ailleurs, là où elle peut vivre vraiment, heureusement …


À toi, Paolino, mon salut reconnaissant.

Jacques Bœsch, mars 2021